La complainte de Laegwing

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La complainte de Laegwing

Message par Laegwing le Mer 8 Juin - 14:23

Les nuages s'amoncelaient, d'un gris sombre, signe d'une lourde averse. Le vent rugissait dans la vallée, la parcourant de puissantes bourrasques tièdes. Déjà des gouttes tombaient, et les citadins d'Imladris se préparaient à une petite tempête.

Les sentinelles descendaient de leurs arbres et surveillaient le sanctuaire d'une autre manière, sous des avancées rocheuses ou les toits des maisons. Mais il y eut une elfe qui semblait bien peu se soucier du danger des orages et qui escaladait la pente abrupte de la vallée avec agilité. L'eau glissait sur sa peau et ses vêtements de cuir teints d'un vert chaud, et une chevelure couleur écorce, sauvage, emmêlée et dénuée de toute ornementation, dansait avec le vent.

Laegwing arriva avec un sourire sur une surface plus plane, et là un arbre haut et fier se dressait, affrontant les éléments avec orgueil. Elle vouait un grand amour à cet arbre, car jamais il ne se courbait ou ne se pliait, et ses lourdes branches étendues semblaient menacer le ciel, le défiant de venir l'arracher à sa terre. Le ciel aujourd'hui avait répondu à son défi, mais l'arbre toujours restait peu sensible à ses attaques ; le vent se brisait sur lui comme sur le flan d'une montagne, et la foudre paraissait l'éviter. Vieux seigneur de la vallée, il la surplombait, et veillait sur elle.

Laegwing laissa courir sa main sur l'écorce chaude et humide, et sentait la sève palpiter de colère sous elle. Avec un sourire, elle fléchit ses longues jambes et sauta, s'accrochant à une branche sur laquelle elle se jucha sans effort, avant de poursuivre son ascension jusqu'au sommet de l'arbre. Là, elle contempla la vallée qui subissait la tempête, follement agitée ; les grandes cascades du Bruinen grondaient, se gonflant de la pluie, et le fleuve mugissait. Les arbres affrontaient le vent qui sifflait, et leurs branches craquaient, et leurs feuilles bruissaient, et tout ceci formait un concert des plus inquiétants que Laegwing savourait pleinement.

Avec nostalgie, elle se remémora les orages sur Eryn Galen, où les orchestres étaient plus effrayants et délicieux encore, quand les branches s'entrechoquaient avec fureur et que l'air entier était empli de ces rugissements. L'eau s'infiltrait où elle le pouvait, noyant les sentiers, et les bourrasques faisaient voler avec violence des milliers de feuilles qui cinglaient les visages. L'Exilée sylvaine ne se mettait jamais à l'abri en pareilles occasions, car elle adorait quand le ciel et la forêt s’enrageaient ainsi, reflet de la colère sauvage qui grondait sans cesse en elle. Cela la mettait dans une transe fiévreuse et indescriptible.

Elle soupira. Son cœur se serrait à la pensée de l'ancien Vertbois noyé sous les ténèbres. Jamais les Tawarwaith n'avaient subi plus grande peine que celle causée par la perte de leur magnifique forêt, et celle de Laegwing était plus grande encore, car une partie d'elle s'en était allée avec les vertes feuilles. Elle fixa le ciel avec mélancolie, et ses yeux prirent une triste couleur vert d'eau ; elle se redressa sur sa branche, et lentement sa voix s'éleva dans la tempête. C'était un chant puissant et déchirant, porté haut et loin par les échos de la vallée et le vent instable ; certains elfes l'entendirent sans doute et l'écoutèrent avec attention.


Jadis la Forêt était verte, et tout chantait,
Grande et divine suzeraine, et tout vivait,
Douce mélodie du vent dans les arbres hauts,
Joyeuse musique coulant dans les ruisseaux.

Et les rires serpentaient comme des rivières,
Et les chants volaient comme des plumes dans l'air,
Ô combien nos cœurs étaient emplis de gaieté !
Ô combien nos cœurs étaient emplis de fierté !

Où s'en sont allées les vertes feuilles au vent ?
Partis les oiseaux chanteurs et les bois chantants !
Le vert, lentement, a laissé sa place au noir,
Et nos sourires à des grimaces de désespoir.

Yavanna nous vienne en aide ! Les bois pourrissent,
Leur sève s'assèche, fruits et fleurs dépérissent,
Et nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes.
De vils et noirs êtres déferlent, et le mal sèment.

Que sifflent nos flèches, que chantent nos épées,
Grinçante musique et vaillante mélopée ;
Mais tombent nos frères, tout comme tombent les feuilles,
Et tombent les ténèbres, noyant notre orgueil !

Où s'en sont allées les vertes feuilles au vent ?
Envolées les étoiles dans le firmament !
Heureux sont les corbeaux de ces funestes destins,
Heureux ils sont de ces innombrables festins.

Et dans le brouillard un serment fut prononcé :
« Un jour, reviendront le doux printemps et l'été !
Qu'attendent encore longtemps la Mer et la Mort !
Oui, je délivrerai ma terre de son sort.

Maintes luttes âpres je livrerai ici,
Nombreuses ombres je pourfendrai dans la nuit,
Et si je pars un jour au loin, je reviendrai !
Je reviendrai, oui, et je la délivrerai ! »

Où s'en sont allées les vertes feuilles au vent ?
La Forêt attend celle qui a prêté serment,
Et qu'elle revienne, à la fin des temps de malheur,
Lui montrer encor sa colère et sa fureur.



Laegwing cessa sont chant, et les notes semblèrent se perdre dans le cours colérique du Bruinen qui les porta loin jusqu'aux oreilles d'Ulmo. Fixant le ciel avec une lueur dorée dans les yeux, elle hurla : « Oui, je reviendrai ! », et ces mots résonnèrent quelques instants dans les airs. Elle demeura droite et fière sur la branche de l'arbre endurant, admirant la fin de la tempête, et quand celle-ci s'acheva, elle redescendit et dévala les pentes.


« Où s'en sont allées les vertes feuilles au vent ?...
Sans nul doute au loin, vers des horizons plus grands... »
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Laegwing
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